Centre de recherches en poétiques et histoire littéraire

Jean-François BOUTIN et Virginie MARTEL - La classe d'Histoire de l'Antiquité

 

 

La classe d’Histoire de l’Antiquité : réflexion didactique préliminaire sur les apports et limites pédagogiques du recours à la bande dessinée

Jean-François BOUTIN et Virginie MARTEL (Québec)

  

 Piste

Résumé

Références bibliographiques

Corpus

Présentation des intervenants

 

 

 6. Les enjeux pédagogiques de la bande dessinée historique : atouts et limites

haut_de_page

 

 

Plusieurs auteurs, dont Cartier (2007), ne recommandent pas de remplacer totalement les textes informatifs en classe d’Histoire parce qu’ils sont essentiels à la lecture qui vise l’acquisition de savoirs – dont ceux dits historiques –. Pourtant, nombre de textes littéraires, et plus particulièrement ceux appartenant à la littérature illustrée – littératie multimodale (Kress, 1997; Moeller, 2011), peuvent être d’excellents adjuvants pour apprendre – différemment – par la lecture. Si on peut assez aisément penser que la littérature illustrée agit davantage, du moins en apparence, sur l’émotion du lecteur (Rosenblath, 1986), ne nous méprenons pas : elle intervient aussi dans l’apprentissage, notamment en tant que «documents-sources» par lesquels il est possible d’approcher différemment l’Histoire (Martel, 2008). Ainsi, loin de n’être qu’une sorte d’appât littéraire voué au seul divertissement – pré/para/sous littérature d’artefact, d’emphase et surtout d’entrée qui ne devrait que conduire à LA Littérature ennoblie (Boutin, 1999) – nous estimons au contraire que la littérature illustrée historique (de fait la bande dessinée) a réellement sa place en classe d’Histoire. Pourquoi? À quelles conditions et avec quelles précautions pédagogiques? À l’intérieur de quel type de dispositif pédagogique? Voilà autant de problèmes didactiques dont il sera question dans cette présentation

La bande dessinée «antique» en classe d’Histoire : pourquoi ?

Les bandes dessinées historiques invitent le lecteur à regarder et à interpréter de multiples manières les faits de l’Histoire en établissant une relation plus vivante (et imagée) avec ces fragments du passé. Comme le mentionne McGowan, Erickson et Neufeld (1996) dans un article recensant les recherches effectuées sur l’alliance entre littérature et sciences humaines, l’utilisation en classe des œuvres de fiction issues de la littérature (dont la bande dessinée) a plusieurs bienfaits. En effet, elle ouvre l’élève au monde grâce au prisme de l’imaginaire (texte, images, texte-images), elle incite l’élève à poursuivre de manière autonome sa recherche d’informations en consultant au besoin des sources documentaires pour confronter ses interprétations, elle assure une meilleure rétention de l’information, elle favorise la discussion et l’argumentation autour des interprétations issues de la lecture et elle entraîne des attitudes plus positives vis-à-vis de l’Histoire. Par contre, un tel déploiement en classe d’Histoire, si ce dernier n’est pas bien encadré d’un point de vue pédagogique, peut avoir aussi des conséquences plutôt néfastes sur la capacité de l’élève à conserver son regard critique sur les réalités historiques qu’il étudie, avec le risque des plus prégnants qu’il y ait (socio)construction de savoirs erronés.

 La bande dessinée «antique» en classe d’Histoire : à quelles conditions et avec quelles précautions pédagogiques?

 À la lecture d’une bande dessinée, c’est 1) le texte, 2) les illustrations porteuses entre autres des caractéristiques de l’espace où prend acte le récit et des traits distinctifs des personnages (selon l’époque) et surtout 3) le système sémiotique (Groensteen, 1999) texte/images qui servent d’assises pédagogiques aux interprétations débattues. Or des écueils majeurs attendent alors les maîtres de la classe d’Histoire : quel corpus de référence déployer et comment y sélectionner les bandes dessinées en fonction des besoins et contraintes qui émanent des élèves, des maîtres, des instructions officielles et surtout de l’environnement scolaire (idéologies en jeu, pratiques socialement légitimées, etc.) (Dufays, Gemenne et Ledur, 2005; Boutin, op cit)?

 La construction d’un corpus signifiant est un enjeu social des plus préoccupants : les bandes dessinées retenues seront-elles toujours pertinentes, considérant l’évolution accélérée des pratiques et représentations culturelles? Bien des séries ont, dans ce sens, fort mal vieilli, ne pensons, par exemple, qu’à Jugurtha… Dans ce sens, certaines bandes dessinées «antiques» dites d’aventure humoristique, encore d’autres plus nombreuses dites de fiction réaliste (principalement celles où sont représentées de façon explicite certaines mœurs de l’époque) et enfin et surtout d’autres dites érotiques historisantes (planches 1 et 4) ne pourront que soulever les passions, au risque réel de voir les portes de la classe d’Histoire se refermer aussitôt. Quant aux bandes dessinées «antiques» dites didactiques, par ailleurs très peu répandues, elles porteront bien sûr le flanc aux habituelles critiques liées à la stéréotypie, voire à l’abrutissement, des apprentissages. Conséquemment, une question demeure : quelles bandes dessinées mobilise-t-on alors? Nous nous proposons d’approfondir cet aspect en examinant le plus large corpus possible (par exemple les planches 2 et 3): de Murena aux Fils du Nil en passant par l’incontournable Alix, le nouveau venu Geronimo Stilton et les polémiques Vae Victis et Tiresias.

 La bande dessinée «antique» en classe d’Histoire: quel dispositif pédagogique?

 Pour qu’il y ait véritablement apprentissage, et après avoir sélectionné des œuvres qui peuvent/doivent entrer en classe, la lecture de bandes dessinées ou d’extraits de bandes dessinées [1] en classe d’Histoire doit absolument dépasser le simple divertissement. Pour cela, l’élève doit adopter, dans sa quête complexe du vrai (les faits historiques reconnus, les personnages qui ont vraiment marqué l’Histoire, les événements qui ont fait l’Histoire, etc.), une position de «lecteur-enquêteur». Ce n’est qu’à cette condition que l’élève pourra juger de la pertinence de la bande dessinée comme source de savoir (Martel, 2008).

 

Dans une démarche qui place la bande dessinée «au service» de l’Histoire, la classe doit devenir une communauté interprétative (Tauveron, 2001) où l’équilibre entre affect, nourri par l’imaginaire du récit, et intellect, tourné vers des interprétations qui s’appuient sur une base rationnelle et une tâche précise de recherche, doit être établi. Ce bon dosage, les élèves l’atteindront dans la mesure où ils seront invités à « dialoguer » avec la bande dessinée, mais aussi entre eux, afin de confronter leurs interprétations et leurs positions quant à ce qui appartient vraiment à l’Histoire et ce qui est du domaine de la fiction. Une proposition de dispositif didactique tablant sur le recours à la bande dessinée «antique», sera présentée et permettra surtout de faire progresser la réflexion didactique. 


Alix raconte Néron

© Maingoval - Plateau / Casterman [2008]
(p. 3)


Alix raconte Néron
© Maingoval - Plateau /  Casterman [2008] (p. 48)

Géronimo Stilton. Imposteur du Colisé (p.15, Glénat)
Géronimo Stilton.- L'imposteur du Colisé

© Stilton/Glénat [2011] (p. 15)


MurenaCeux qui vont mourir...
© Dufaux - Delaby / Dargaud [2002] (pl. 35)

           

Notes:

[1] Le recours à l’extrait a le défaut de ses qualités : n’étant qu’un élément de la séquence narrative explicitement mis en saillie, on risque souvent de se limiter à ce seul segment, oubliant tous les autres éléments, parfois fondamentaux, du récit.[retour au texte]

haut_de_page

 

Corpus

Maingoval François et PlateauYves, Alix raconte Néron, Casterman.
Dami Elisabetta, Geronimo Stilton - L'imposteur du colisée (t. 2), Glénat.
Dufaux Jean et Delaby Philippe , MurenaCeux qui vont mourir... (chap. 4), Dargaud.


Références bibliographiques:

Boutin, J.-F. (1999). Le problème du corpus de textes littéraires en classe de langue première. Canadian Children Literature / Littérature canadienne de jeunesse, 94, été 1999, p. 66-86.
Cartier, S. (2007). Apprendre en lisant au primaire et au secondaire. Montréal : Éditions CEC.
Dufays, J.-L., Gemenne, L. et Ledur, D. (2005). Pour une lecture littéraire. Histoire, théories, pistes pour la classe. Bruxelles : De Boeck.
Groensteen, T. (1999). Système de la bande dessinée. Paris : PUF.
Kress, G. (1997). Before Writing. Rethinking The Path To Literacy. New-York: Routledge.
McGowan, T.M., Erickson, L. Neufeld, J.A. (1996). With reason and rhetoric. Building the case for the literature-social studies connection. Social Education, 60 (4), p. 203-207.
Martel, V. (2008). Exploiter la littérature de jeunesse en classe d’univers social : des pistes pour se lancer dans l’aventure à partir de l’exemple du thème de la guerre. Revue de l’Association québécoise pour l’enseignement en univers social, 4(1), p.19-23.
Moeller, R. A. (2011). «Aren’t These Boy Books?»: High School Students’ Reading of Gender in Graphic Novels. Journal of Adolescent & Adult Literacy, 54 (7), p. 476-484.
Rosenblath, L.M. (1986). The aesthetic transaction. Journal of Aesthetic Education, 20 (4), p.122-128.
Tauveron, C. (2001). Comprendre et interpréter le littéraire à l’école et au-delà. Paris : INRP.

haut_de_page

 

Présentation des intervenants:

Virginie MARTEL, Ph.D.
Université du Québec (Lévis / UQAR)

L’expertise et les recherches de Virginie Martel portent sur la didactique des sciences humaines (histoire, géographie et éducation à la citoyenneté) et la didactique du français, dont la compréhension en lecture de différents types de textes. Ses recherches combinent ces deux domaines dans le contexte de l’apprentissage par la lecture au primaire et au secondaire. Au cœur de ses intérêts, la littérature de jeunesse, et particulièrement la littérature illustrée, occupe une place de choix comme support premier ou second d’apprentissage dans différents contextes disciplinaires. Elle est membre-fondateur du regroupement de chercheurs LIMIER (Littérature Illustrée : Médiathèque, Interventions en Éducation et Recherche/ www.lelimier.com).

Jean-François BOUTIN, Ph. D
Université du Québec (Lévis / UQAR)

L’expertise et les recherches de Jean-François Boutin portent sur la didactique et l’orthopédagogie de l’écriture et de la lecture (didactique du français) à partir d’un médium illustré toujours en quête de reconnaissance à l’école : la bande dessinée. Au centre de l’action didactique et pédagogique, la bande dessinée est appelée, dans ses interventions comme dans ses recherches, à jouer un rôle de premier plan dans la relation élève/savoir/maître dans des cadres disciplinaires diversifiés, notamment en grammaire française. Il est membre-fondateur du regroupement de chercheurs LIMIER (Littérature Illustrée : Médiathèque, Interventions en Éducation et Recherche/ www.lelimier.com).

haut_de_page

Flash

COLLOQUE BD HISTORIQUE
Toutes les images présentées sur le site restent la propriété de leurs auteurs ou ayant droits,
et ne sont utilisées qu'à titre de référence ou d'illustration.
Si certains titulaires des droits (auteurs, éditeurs ou leurs ayant droits)
s'opposent à la présence d'une image actuellement sur le site,
ils peuvent adresser un message à Julie Gallego (
bd.historique2011@univ-pau.fr),
afin que ces images soient retirées.